‘Un tout autre horizon…’ Jacques Bidet

Jacques Bidet – Foucault with Marx, traducteur Steven Corcoran (Zed Books, 2016, La fabrique, Paris, 2015)

Foucault laisse en effet plusieurs héritages. Dans la perspective de mon livre, qui confronte son actualité à celle de Marx, on peut voir qu’il fait preuve d’une créativité théorique et critique qui continue aujourd’hui à montrer sa fécondité sur plusieurs terrains, et avec des postérités distinctes.

Il s’agit en premier lieu du domaine des rapports de genre et de sexe, sur lequel le marxisme lui-même ne pouvait manifester qu’une pertinence limitée parce qu’il restait en dehors d’une possible emprise de ses concepts propres. Marx et Engels, bien sûr, avaient une appréhension aiguë de la domination de genre et patriarcale, et ils contribuaient aussi à les éclairer en les croisant avec les rapports de classe. Foucault n’élabore pas une théorie sociale des rapports de genre. Mais il fournit une entrée productive dans la question en prenant la sexualité non plus du point de vue de la répression à laquelle elle donne lieu, mais du point de vue du savoir qu’elle représente. Et il fait apparaître le pouvoir-savoir (knowledge power) auquel elle donne lieu. Cette recherche donne notamment toute sa force l’idée qu’il existe un autre pouvoir social que le pouvoir-propriété qui se manifeste dans la forme du capitalisme.

Mon excellent traducteur, Steve Corcoran, souligne à juste titre le bien-fondé de la transformation que j’opère de la formule foucaldienne, savoir-pouvoir, power-knowledge, en pouvoir-savoir, knowledge-power: ce n’est pas le pouvoir qui donne du savoir, mais le savoir qui donne du pouvoir. Plus précisément la compétence, qui est donnée et reçue, qui donne autorité et se reproduit comme un pouvoir de classe : knowledge-power parallèle à capital-power, mais de nature différente.

Cette découverte d’un pouvoir-savoir dans la sexualité s’inscrit dans un dévoilement de sa présence dans l’ensemble des institutions sociales : médecine, tribunaux, administration, production… Cette question du pouvoir-savoir était, bien entendu, présente l’esprit de Marx. On la trouve clairement identifiée dans une page fameuse du Critique du programme de Gotha, que l’on peut considérer comme une sorte de postface au Capital. Marx s’interroge sur l’avenir. Il évoque une première phase du communisme (celle que la tradition ultérieure appellera le socialisme), qui culmine dans l’appropriation des moyens de production et d’échange par les travailleurs et leur mise en œuvre non plus par le marché mais par une organisation concertée entre tous. Mais cette phase n’est qu’un préambule la seconde, celle du communisme proprement dit, qui suppose la fin de l’asservissante subordination du travail manuel au travail intellectuel, c’est-à-dire au pouvoir-savoir, plus précisément du pouvoir-compétence. Sur ce terrain, Marx avait l’idée en tête, mais Foucault a produit le concept. Il s’opère à partir de là un partage de l’engagement. Dans la tradition du marxisme, l’engagement s’oriente d’abord vers le socialisme, un horizon qui recule sans cesse. Mais d’autres traditions, qui héritent de l’anarchisme, de l’autogestion, de l’opéraïsme, du situationnisme, visent en quelque sorte directement le communisme. Deux familles plus ou moins antagoniques. Il se pourrait pourtant que le défi écologique, qui réunit la question de la production et la question de son sens, conduise ces deux courants à trouver leur unité.

Cette notion de reventilation peut être prise en des sens différents. D’un côté, il est une série de questions que Foucault premier le plus clairement identifiées, et auquel il a donné une grammaire, sont devenues plus évidentes aux yeux de l’opinion publique. Elles étaient marginales et elles deviennent centrales. On peut les résumer en les désignant comme les questions de “minorités”, par opposition non pas à des majorités, mais à la notion de totalité, d’une totalité à partir de laquelle on devait envisager tous les problèmes particuliers. Le propre des minorité est que leur agenda n’est pas celui d’une totalité sociale : les homosexuels, les identités ethniques, relèvent d’un autre historique que celui de la classe. Et en ce sens, les femmes constituent, paradoxalement, la minorité par excellence. Leur lutte ne se dissout pas dans la lutte de classe considérée comme vecteur de l’émancipation universelle. On voit ici comment la pensée de Foucault se redistribue dans plusieurs domaines sans perdre de son identité.

Foucault a vu l’arrivée du néolibéralisme avant tous les autres, en France du moins. La France semblait solidement protégée du libéralisme par un état social mieux assuré que celui de ses grands voisins, et par une effervescence politique anticapitaliste rémanente, revivifiée pour les grands mouvements de 68 tant dans le monde étudiant que chez les salariés. Foucault échappe à cette sorte d’optimisme historique qui régnait, dans les années 60-80, dans les milieux de gauche, qui voyait l’avenir dans la forme d’un triomphe progressif assuré des conquêtes sociales.

Il y a bien chez lui une fascination pour le néolibéralisme. Elle relevait d’un principe de réalité, qui faisait défaut au milieu intellectuel de la gauche dans lequel il baignait. Parce que d’une part ses affinités politiques originelles se trouvaient plutôt du côté de la droite républicaine, et d’autre part parce qu’il a vécu assez longtemps hors de France, hors des évidences françaises. Le penseur entrevoyait la possibilité d’une autre civilisation, entièrement fondée sur un individualisme flexible : il était pris, à la façon de Tocqueville mais dans une perspective opposée, dans un mélange obscur d’enthousiasme et de terreur. Mais le citoyen et le moraliste qu’il était aussi restait attaché à certaines dispositions essentielles de l’État social.

L’avènement du néolibéralisme, son développement foudroyant et presque universel, ramène en effet une jeune génération vers les fondamentaux originaires du marxisme, vers l’idée d’une domination radicale du capitalisme. Cette situation du XXIe siècle semble nous ramener à celle du XIXe siècle, par-delà les grandes conquêtes populaires du XXe siècle, qui peuvent en effet apparaître comme un épisode assez bref. Pendant un siècle, on avait vu monter des contre-pouvoirs, qui maintenant sont affaiblis, parce qu’ils se développaient dans le contexte de l’État-nation. Dans la situation présente, celle d’un capitalisme mondialisé, on peut lire Le Capital comme un roman d’anticipation. Cette société dans laquelle le mode de production capitaliste prévaut (herrscht, reigns)”, selon la première phrase du Capital, que Marx profilait selon un idéal type britannique peut sembler avoir aujourd’hui réalisé sa pleine actualité, au-delà d’un siècle de résistances nationales. Le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’un libéralisme sans entrave. Et cela se produit quand les deux forces, alliées dans un projet national, qui l’entravaient se sont disjointes : celle du monde des compétents (du pouvoir-compétence), qui le contenait dans certaines limites, et la force populaire qui luttait à son encontre.

Je ne pense pas que cette génération, comme telle, soit particulièrement complice de néolibéralisme. Clairement, l’initiative du néolibéralisme part du capital financier, et les perspectives qui peuvent être les siennes déjà au cours de ces années 60, qui sont illustrés par Thatcher et Reagan. Très rapidement, on a pu comprendre que l’essor du numérique, cette révolution dans les forces productives, allait permettre une économie financiarisée à l’échelle du monde et que l’ordinateur allez révolutionner la vie de l’entreprise. Ainsi pouvait naître le projet de liquider ce qui restait de l’État social. Une fois que les frontières se sont abaissées, cette alliance entre le peuple et les compétents tend à s’effondrer. Et ceux-ci tendent à trouver leur place dans le nouvel ordre néolibéral, qui a besoin d’eux comme pourvoyeurs d’ordre et de sens, et qui peut les rétribuer dans cette fonction. Le néolibéralisme a été une opportunité pour certains d’entre eux.

Mais cela ne veut pas dire que la génération 68 ce soit fondue dans ce moule. Évidemment, je parle de ce que je connais un peu, de la situation française, et du long processus que j’ai moi-même vécu, depuis les années 60 jusqu’à ce jour. Les héritiers de 68 ont, dans leur masse, participé à une effervescence associative, à la fois sociale et culturelle qui est à la base de ce que l’on appelle aujourd’hui la “société civile”. On détourne aujourd’hui cette expression de son sens ancien : elle ne vise plus la sphère privée centrée autour de la liberté-propriété, mais le monde privé associatif, syndical, social, culturel, féministe, etc.

Évidemment, la mémoire de 68 est principalement celle du mouvement étudiant. Les ouvriers sont rentrés dans leurs usines, leur lutte a continué sous d’autres formes. Les étudiants ont repris leur cursus. Certains, parmi les plus convaincus, voulaient révolutionner l’usine. Mais ce n’était pas la leur vocation. Ils ont par la suite accédé à des couches moyennes et supérieures de la société. Et ce sont eux, naturellement qui produisent la mémoire, l’archive de ces années. Le thème qui domine est celui de l’imagination au pouvoir. L’inventivité était pourtant aussi grande dans le mouvement ouvrier. La culture ouvrière, celle des syndicats, n’était pas si différente. Les mouvements de grève se développaient avec un retour régulier à la base, sous forme d’assemblées, et non pas sous un commandement au sommet. Ce qui a fait par la suite la différence, notamment sur le plan de la mémoire, c’est que le patronat a immédiatement compris qu’il fallait transformer l’espace de production, décentraliser, décomposer l’unité de l’entreprise. Etc. Le mouvement ouvrier a été pilonné au point même de perdre sa mémoire. Ce ne seront pas les ouvriers de 2018 qui célèbreront 68. Les vieux intellos célèbreront les étudiants de 68. Cela restera cependant en petits comités, parce que les étudiants d’aujourd’hui, dans leur masse, ont maintenant une tout autre vocation que leurs aînés : un avenir incertain qui est aujourd’hui celui de l’ensemble du monde du travail. Un tout autre horizon…

– Jacques Bidet

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